Orages ordinaires

Publié le 15 Avril 2010

Le nouveau William Boyd « Orages ordinaires » vient d’être traduit, en inconditionnelle : se jeter dessus je dois.

 

 

C’est l’histoire d’un encore jeune climatologue venu des États-Unis se dégoter un poste à Londres. Il est encore un peu tôt quand il se rend dans ce restaurant italien pour satisfaire la fringale qui l’a submergé à la sortie de son entretien d’embauche. Qu’importe, le restaurant est ouvert et un autre homme est lui aussi assis à une table proche de la sienne.

 

 

Cet homme, Philip Wang, va changer sa vie.

 

 

La conversation s’engage et Wang lui donne ses coordonnées avant de quitter l’établissement. Adam, dont l’invitation de Wang laisse dubitatif, se décide, l’homme a oublié un dossier sur une chaise, autant lui rapporter.

 

 

Dans la chambre près du corps sanguinolent de Wang qui vient d’exhaler son dernier souffle, Adam Kindred doit faire un choix. Sa présence et les bruits dans l’appartement de la victime, son agression par un homme au bas de l’immeuble et la police vont l’amener à faire celui de la clandestinité. Se faire oublier dans une ville telle que Londres semble la meilleure des solutions pour échapper à ses poursuivants. Il suffit d’abandonner le portable, la carte de crédit et tout ce qui pourrait le rendre visible via une liaison satellite. Un terrain vague oublié près du fleuve, la mendicité, une église charitable distribuant des repas, un nouveau nom, Adam s’efface du monde.

 

En marge de cette disparition programmée, William Boyd travaille plusieurs personnages :

 

 

          -      Ingram à la tête d’une société pharmaceutique voit son entreprise lui échapper et les démangeaisons irrépressibles apparues en même temps que ces petites taches de sang sur l’oreiller n’arrangent rien à ses contrariétés.

 

 

-      Rita, rigoureuse et intègre, vient d’intégrer la brigade fluviale, elle s’occupe de son père à l’esprit très soupe au lait.

 

 

-      Jonjo, ancien soldat dans les commandos spéciaux de l’armée, s’est converti en une sorte de mercenaire civile, il n’abandonne jamais.

 

 

-      Mhouse et Ly-on, Vladimir, Turpin, et autres compagnons d’infortune d’un Adam qui se révèle rusé comme un renard.

 

 

  

Comme à son habitude, William Boyd sait nous séduire avec une galerie de portraits toujours très soignés, une mosaïque à première vue disparate qui, au fil de l’histoire, s’harmonise efficacement, chacun apportant sa pièce au puzzle.

 

 

Il nous amène à découvrir un autre monde, parallèle, celui des exclus du système A, de la débrouille, d’autant plus vaste qu’il se trouve à Londres, une ville qui s’étend plus par sa surface que par sa hauteur, le londonien étant un être pavillonnaire, il a le vertige et les immeubles y restent moins nombreuses que dans d’autres capitales. Le ton reste léger même s’il apparaît ici ou là les réalités scabreuses qu’un tel sujet soulève. La violence côtoie la solidarité.

 

L’anonymat est garanti et si Adam ne commet aucune maladresse ou ne se soumet à aucune tentation ça peut durer quelque soit l’acharnement de ceux qui le recherchent. Mais voilà, rien n’est éternel, Adam est bien placé pour le savoir.

 

 

Illustration :

 

 

« Si vous ne téléphoniez pas, ne régliez aucune facture, n’aviez pas d’adresse, ne votiez jamais, n’utilisiez pas de carte de crédit ni ne tiriez d’argent à une machine, ne tombiez jamais malade ni ne demandiez l’aide de l’État, alors vous passiez au –dessous du radar de compétence du monde moderne. Vous deveniez invisible, ou du moins transparent, votre anonymat si bien assuré que vous pouviez vous déplacer dans la ville – sans confort, certes, plein d’envies, oui, prudemment, bien sûr – tel un fantôme urbain. La ville était remplie de gens comme lui, reconnaissait Adam. Il les voyait blottis dans les embrasures de porte ou écroulés dans les parcs, mendiant à la sortie des boutiques, assis, effondrés et muets, sur des bancs. Il avait lu quelque part que, chaque semaine en Angleterre, six cents personnes environ disparaissaient – presque cent par jour -, qu’il existait une population de plus de deux cent mille disparus dans ce pays, de quoi peupler une ville de bonne taille. »

 

 

 

Encore une fois, William Boyd nous a concoctés un roman complet, original et captivant, non-dénué de théories novatrices et intéressantes tout en entretenant le petit sourire en coin face à la pertinence de ses réflexions :

 

 

« Monseigneur Yemi se tut pour contempler son maigre auditoire comme pour y trouver un peu d’encouragement, un peu de ferveur.

 

 

        « Imaginez, imaginez que vous être John, le vrai Christ, et que les Romains se rapprochent avec leurs épées et leurs lances. Que faire ? C’est alors que votre disciple, Jésus, le fils du charpentier, s’avance. « Seigneur, dit-il, laisser-moi prétendre que je suis le Christ – je le fais pour la Cause. Pendant qu’ils m’arrêtent et me torturent, vous pouvez vous échapper, pour continuer la lutte, répandre la Parole. »

 

Monseigneur Yemi marqua une pause puis reprit : « C’est un superbe plan, répondit John. Jésus est fait prisonnier, il meurt sur la Croix, les Romains pensent tenir leur homme. Entre-temps, John s’enfuit dans l’île ensoleillée de Patmos où il écrit l’Apocalypse. Tout y est – lisez le livre de John. Seul le véritable Christ peut avoir écrit ce livre. Seul le véritable fils de Dieu ! »

 

C’est une théorie très intéressante, pensa Jonjo, assis au premier rang, bardé d’un badge JOHN 1794 sur sa poitrine. Pleine de bons sens. Brave type ce mec Jésus, pour se sacrifier ainsi. Ca doit aider aussi pendant qu’on est pendu sur cette croix, pieds et mains cloués, de savoir que le chef s’est échappé et a semé tout le monde. »

 

Le coup de l’île grecque évidemment met un terme salvateur à toute tentative de récupération.

 

 

 

Le style, comme le suggère cet extrait, se maintient le plus souvent à fleur de dérision.

 

 

 

Cependant, il s’avère qu’à ses derniers romans, « A livre ouvert », « La vie aux aguets » (ici) ou encore celui-ci, mes préférés restent « Comme neige au soleil » (ici), « Un anglais sous les tropiques » et surtout « Brazzaville Plage », le premier que j’ai lu de la maintenant longue liste de ses publications. Peut-être est-ce dû à un petit plus correspondant au mariage réussi entre l’aventure et le voyage, les turpitudes historiques et le dépaysement, qui sait ?

 

 

 

Quoiqu’il en soit, « Orages ordinaires » s’avère être un délicieux moment de lecture.

 

 

 

" Orages ordinaires ", William Boyd, Seuil avril 2010, «««««

Rédigé par deparlà

Publié dans #les livres de par là

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brume 15/07/2010 15:37



Je viens de le finir ce matin , quel plaisir !!



deparlà 14/09/2010 14:48



je vais aller voir ce que tu en dis sur ton blog



Restling 02/05/2010 19:00



Il me semble qu'il lui a accordé 4 étoiles (mais je peux me tromper, je ne retrouve pas le magazine pour vérifier...).



deparlà 14/05/2010 15:16



4 étoiles qui voudraient dire "génial" !!!


 



Alex-Mot-à-Mots 24/04/2010 15:55



Le dernier Boyd, quelle bonne nouvelle !



deparlà 26/04/2010 11:29



oui, et le charme opère une nouvelle fois



Restling 17/04/2010 17:30



Le magazine Lire en a fait une très bonne critique, il est en bonne place sur ma LAL !



deparlà 26/04/2010 11:28



je ne savais pas, et combien d'étoiles lui accorde-t-il? (chez eux 3 est une valeur sure)