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En ces temps troubles et inquiétants des années postrévolutionnaires
promptes à raccourcir toute velléités monarchiques, il demeure cette journée de 1794 (le 20 vendémiaire de l’an II) où les restes de Rousseau, le philosophe, sont conduits à travers Paris
jusqu’au Panthéon. Lambert se souvient bien de ce personnage et, n’en déplaise au souffle des applaudissements de la foule, l’homme du peuple aujourd’hui glorifié n’avait de cesse, quelques 40
ans plus tôt, d’être reçu dans les salons où on voulait bien s’en accommoder.
A l’époque, Lambert était valet auprès de Mme d’Épinay, une maison enorgueillie de distinction et de visiteurs raffinés. La propriétaire avait pour ami Rousseau, pour amant Grimm et espérait
Diderot dans son cercle, tandis que Mr d’Épinay s’occupait ailleurs. Pour égayer le premier, divertir le deuxième et appâter le
dernier, elle leur propose sa voiture et son valet le meilleur pour un voyage en Italie dont la
musique et les chants trouvaient grâce aux oreilles des grands hommes. De Turin à Naples, en passant par Milan, Pise, Florence et Rome pour enfin remonter par Modène, l’équipée commence par se
connaitre plus intimement entre la prostate de l’un, les régimes de lait de l’autre, les susceptibilités de tous. Les petites moqueries ne manquent pas de chatouiller les susceptibilités de tous
et Lambert parvient encore à arrondir les angles, s’occuper des trois, contenter tous les besoins. La pertinence et le franc parlé du valet rivalisent avec l’éloquence des grands hommes qui
voudraient se décharger d’une malveillance que leur réputation ne saurait s’entacher. Le voyage, au commencement bon enfant, prend une tournure dont les cahots rivalisent avec ceux que leur
voiture endure sur les routes de l’époque.
Un voyage que les interventions du n°7 de la descendance du valet n’a,
en dehors de ce récit de la main même de Lambert transmis d’héritier en héritier, et sans remettre en question la véracité des écrits, trouvé aucune trace dans ceux de ces grands hommes dont un
tel périple n’aurait dû rester sous silence de leur part ce qui en dit long sur ce trio infernal.
L’aventure racontée ici ne se trouve pas là où on la cherche. Des incidents, il y en a, mais ils ne sont que prétextes à relancer les discussions et les taquineries qui savent toucher leur cible. Il en découle, avec un valet implacable, un exercice de style de haut vol de la part de François Vallejo. Les faiblesses de l’homme, tout grand qu’il soit, n’aiment en aucun cas, et encore moins ici, faire les frais d’un public qu’il soit « amicale » ou « domestique ». Il sonde les travers d’une humanité qui tout intouchable qu’elle se croit être rivalise d’égalité avec celle qui ne s’y croit pas.
J’ai beaucoup aimé et je me suis aussi beaucoup amusée notamment du vocabulaire choisi à la mesure de cet : « Tu extravagues, Lambert ». Vraiment, un petit bijou ce livre.
« MM. Rousseau, Grimm et Diderot avaient avalé Pise en deux heures de temps, s’exclamant sur la beauté des rues et des monuments. Les voilà qui admirent, j’avais d’abord songé, ils vont enfin séjourner plusieurs nuits en même endroits, pour pouvoir admirer plus longtemps, et nous reposer. Ces hommes-là n’aimaient pas, je le crois bien, admirer trop longtemps, et ils s’aimaient mieux mécontents de tout. »
"Le Voyage des grands hommes", François Vallejo, janvier 2005, éditions
Points,
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