LE COEUR COUSU, Carole Martinez

Publié le 1 Juin 2010

 

« Le silence de la nuit s’est posé sur ma page.

Du silence et rien d’autre.

J’entends, dans le désert de ma vie, battre mon cœur ensablé. »

 

« Le cœur cousu » est une fresque qui s’acoquinerait avec un conte.

 

Le prologue nous amène à croire qu’il s’agit de l’histoire de Soledad qui nous sera contée.

Pas exactement.

 

Soledad sera la conteuse d’une histoire d’avant sa naissance. Celle de sa mère, Frasquita, son frère, Pedro el Rojo, et de ses sœurs, Anita, Angela, Martirio et Clara.

 

Une histoire extraordinaire.

 

Une histoire où la magie issue des superstitions nées avec le monde des hommes se mêle à la réalité d’une vie austère et s’ingénue à la teinter des peurs de l’âme ou des joies du cœur.

 

Une histoire que l’on situe mal dans le temps, peut-être quand la mécanique des moteurs dormait encore dans les limbes de cerveaux pas encore nés. Bref, nos repères de monde moderne sont à lobotomiser.

 

On apprend juste que nous sommes en Espagne, que le paysage est aride, envahi de cailloux, l’air saturé de poussière, que la révolte paysanne suinte.

 

Depuis que sa mère l’a initié au rite d’une boîte mystérieuse, Frasquita sait que la couture révèlera son talent, un don qui ne lui apportera pas toujours la bienveillance. Sans dot, elle trouvera à se marier à José, le fils du charron. Il commencera à péter les plombs à l’arrivée de son fils unique tant espéré mais roux. Le poulailler sera son refuge, les poules ses nouvelles congénères.

Remis de sa profonde dépression, il s’entichera d’un coq (Dragon rouge) tout entier entrainé à lui construire sa fortune lors de combats. Malheureusement les espoirs déçus l’amèneront à gager le corps de sa femme comme on le faisait, à l’époque du troc, d’un mouton, une chèvre ou d’un âne. Ils perdront tout et après s’être acquitté de la dette de son époux Frasquita n’aura d’autres choix que de partir sur les chemins avec ses enfants. Le monde va pouvoir s’ouvrir à eux. Mais les temps sombres d’une condition paysanne misérable ne les épargneront pas. Reste les dons de chacun relevant du surnaturel qui aideront à traverser bien des situations difficiles et à enchanter une lecture sinon trop sombre.

 

Carole Martinez est née en 1966.

D’abord comédienne, elle enseigne ensuite le français dans un collège d’Issy-Les-Moulineaux. Elle profite d'un congé parental en 2005 pour se lancer dans l'écriture. Elle désire écrire quelque chose qui soit entre le conte et le roman. Puisant dans les légendes de sa tradition familiale espagnole, elle brode à partir des histoires que sa grand-mère lui racontait. Ce premier roman est un succès et Carole Martinez reçoit le prix Renaudot des lycéens en 2007 (source evene.fr)

 

Pour un premier roman (et c’est difficile à croire), c’est un coup de maître.

L’écriture est fouillée, précise, très dense. Le style imagé, enchanteur voir poétique. Les personnages, tout étrange qu’ils paraissent, sont sensibles, émouvants et attachants. Leurs destinées marquées du feu de l’enchantement n’en demeurent pas moins difficiles et proches d’une condition laborieuse prompte à combattre l’adversité. Un feu qui se transmet de mère en fille, de génération en génération. Le don de chacun tend à secourir d’une vie trop rude sans pour autant y parvenir. Soledad sera la dernière que la magie du sort frappera.

 

La lecture de ce livre est surprenante, comme un témoignage qui nous serait offert, un conte qu’on ne voudrait pas voir finir, un moment envoutant qui perdure bien après la dernière page.

 

  « Écoutez mes sœurs !

  Écoutez cette rumeur qui emplit la nuit !

  Écoutez… le bruit des mères !

  Écoutez-le couler en vous et croupir dans vos ventres, écoutez-le stagner dans ces ténèbres où poussent les mondes !

 

Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie avec le sang, apprise avec les règles.

Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines.

Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recettes se côtoient. L’art culinaire des femmes regorge de mystère et de poésie.

Tout nous est enseigné à la fois : l’intensité du feu, l’eau du puits, la chaleur du fer, la blancheur des draps, les fragrances, les proportions, les prières, les morts, l’aiguille, et le fil… et le fil.

Parfois, des profondeurs d’une marmite en fonte surgit quelque figure desséchée. Une aïeule anonyme m’observe qui a tant su, tant vu, tant enduré.

Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées.

Onctueuses larmes au palais des hommes !

 

Par-delà le monde restreint de leur foyer, les femmes en ont surpris un autre.

Les petites portes des fourneaux, les bassines de bois, les trous des puits, les vieux citrons se sont ouverts sur un univers fabuleux qu’elles seules ont exploré.

 

Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leur cuisine.

 

Ce qui n’a jamais été écrit est féminin. »

 

 

 "Le coeur cousu", Carole Martinez, Gallimard 2007, folio 2009, «««««

Rédigé par deparlà

Publié dans #les livres de par là

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Philo 05/06/2010 12:00



Un livre qui devrait me plaire, je le note donc pour une furture lecture



Lilibook 03/06/2010 11:32



J'ai beaucoup aimé cette lecture !!



deparlà 03/06/2010 17:10



oui, une lecture qui change finalement, enfin en ce qui me concerne



Aurore 02/06/2010 13:34



J'ai lu bcp bcp de bonnes voire très bonnes critiques sur ce livre mais curieusement il ne m'attire pas vraiment..J'ai l'impresson qu'il doit être très féminin! Un peu bête comme raisonnment
alors je me dis à chaque fois que je devrais essayer, et à chaque nouveau billet, je ne l'ai toujours pas lu! :D



deparlà 03/06/2010 17:09



et bien oui, c'est un roman féminin, mais pas du tout guimauve ou cacophonie, il s'agit d'une histoire plutôt sur la condition de femmes
en un temps assez lointain (dans le passé) marquée par un halo d'étrangeté, dans le sens superstition-tradition-magie, un conte quoi, j'attends de lire tes impressions



Emmanuelle 02/06/2010 10:35



Je viens de m'acheter ce livre et de lire ton article me confirme que je vais passer un excellent moment de lecture.


Merci de me confirmer ma première impression et très bonne lecture.



deparlà 03/06/2010 17:04



oui, m'est avis qu'un moment hors du temps t'attend



Restling 01/06/2010 22:31



Décidément, j'ai l'impression d'être à l'encontre de la blogpshère entière (ou presque) car je n'ai pas du tout accroché à ce roman. Je lui ai reconnu de grandes qualités mais elles n'ont pas su
me toucher...



deparlà 02/06/2010 08:09



oui, ça fait bizard, j'ai eu la même impression avec le club des épluchures de patates. Mais ici, en plus effectivement de ses grandes qualités d'écriture, j'ai été
complètement emportée par l'histoire de Carole Martinez.