Publié le 7 Juin 2010

  

 

 

« Les mots, ce sont des boîtes qui servent à ranger les pensées, pour mieux les présenter aux autres et leur faire l’article. Par exemple, les jours où on aurait l’envie de frapper sur tout ce qui bouge, on peut juste faire la gueule. Mais d’un coup, les autres peuvent croire qu’on est malade, ou malheureux. Alors que si on dit d’une façon verbale, Faites pas chier, c’est pas le jour ! ça évite les confusions.

Ou alors – autre exemple – une fille vous met la tête à l’envers, on y pense toute la journée dont le Seigneur nous a fait grâce, à croire que dans ces cas-là on a le cerveau qui descend dans la queue, si on lui dit, Je t’aime comme un fou et le tutti quanti, ça peut aider un peu, pour ce qui est d’arriver à faire son affaire.

Pourtant ce qui devrait compter, ce n’est pas l’emballage, c’est ce qu’on met à l’intérieur.

Il y a de beaux paquets cadeaux qui contiennent de pauvres merdes, et des paquets mal ficelés avec des vrais trésors dedans. C’est pour ça que les mots, je m’en méfie, voyez ?

Quand j’y réfléchis bien, c’était sûrement mieux pour moi, de pas en connaître des masses. J’avais pas besoin de choisir : je disais seulement ce que je savais dire. Du coup je risquais pas de me tromper. Et puis surtout, je pensais moins.

Il n’empêche – et ça, je l’ai compris depuis Margueritte, je crois – avoir les mots qu’il faut, ça peut rendre service, quand on veut s’exprimer.

Complice, c’était le mot que je cherchais, ce jour-là. En même temps, si je l’avais connu, ça n’aurait pas changé grand-chose. À mes sentiments, je veux dire. »

 

Germain est une force de la nature qui vit dans une caravane au bout du jardin de sa bougresse de mère, qui travaille à tout faire quand il est en fin de droit et qui se tape le plus souvent la cuisse au comptoir de la Francine à rigoler avec ses potes. Il va aussi au parc compter les pigeons. Margueritte aussi elle vient compter les pigeons. Margueritte elle est trop vieille pour avoir autre chose à faire. Quoi de mieux que les compter ensemble ?

C’est Germain qui raconte. Que la vieille dame y mette les formes pour lui parler, ça le bouleverse le Germain. Pis voilà qu’elle lui propose de lui faire la lecture, à lui, le cancre qui n’a jamais lu un livre. Le plus surprenant c’est que les livres et leurs histoires ça lui plait vraiment.

 

Il y a des gens que l’on rencontre dans la vie et qui vous la décoince ou au mieux vous font gagner plusieurs années dans sa compréhension, dans les manières possibles de l’aborder autrement cette vie qui pourrait bien s’enliser. Pour peu qu’on sache écouter et comprendre. Encore faut-il tomber sur ces personnes providentielles, qu’elles sachent montrer le chemin, que l’on soit ouvert et à l’écoute. Germain est paré. Comme s’il était au bout d’un cycle, en roue libre, et que seule Margueritte pouvait lui donner la pichenette qui le ferait avancer vraiment, l’ouvrir aux autres. Tout ça, c’est déroutant.

 

Ce livre est une histoire d’apprentissage, d’échange, de tendresse. Une petite histoire émouvante qui vous chope l’air de rien sur un banc public entouré de pigeons. Le style est familier vu que Germain c’est pas le genre à broder. C’est cocasse et imagé. Germain se révèle sensible et généreux, bien plus attachant que de nombreux érudits.

Une petite histoire simple, encore faut-il aller nous chercher sans tomber dans la sensiblerie, un exercice que l’auteur réalise avec succès grâce à un personnage surprenant.

 

« Et ça je le comprenais drôlement, parce que, quand on est môme, la seule chose qu’on attend, c’est que ça commence. La vie. C’est pour meubler le temps qu’on fait des conneries.

On passe des années à rêver d’être grands, tout ça pour regrretter quand on était petits. »

 

"La tête en friche" de Marie-Sabine Roger aux éditions du Rouergue, «««««

 

 

         

 

adaptation cinéma Jean-Loup Dabadie et Jean Becker sortie le 2 juin.

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Rédigé par deparlà

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Publié le 1 Juin 2010

 

« Le silence de la nuit s’est posé sur ma page.

Du silence et rien d’autre.

J’entends, dans le désert de ma vie, battre mon cœur ensablé. »

 

« Le cœur cousu » est une fresque qui s’acoquinerait avec un conte.

 

Le prologue nous amène à croire qu’il s’agit de l’histoire de Soledad qui nous sera contée.

Pas exactement.

 

Soledad sera la conteuse d’une histoire d’avant sa naissance. Celle de sa mère, Frasquita, son frère, Pedro el Rojo, et de ses sœurs, Anita, Angela, Martirio et Clara.

 

Une histoire extraordinaire.

 

Une histoire où la magie issue des superstitions nées avec le monde des hommes se mêle à la réalité d’une vie austère et s’ingénue à la teinter des peurs de l’âme ou des joies du cœur.

 

Une histoire que l’on situe mal dans le temps, peut-être quand la mécanique des moteurs dormait encore dans les limbes de cerveaux pas encore nés. Bref, nos repères de monde moderne sont à lobotomiser.

 

On apprend juste que nous sommes en Espagne, que le paysage est aride, envahi de cailloux, l’air saturé de poussière, que la révolte paysanne suinte.

 

Depuis que sa mère l’a initié au rite d’une boîte mystérieuse, Frasquita sait que la couture révèlera son talent, un don qui ne lui apportera pas toujours la bienveillance. Sans dot, elle trouvera à se marier à José, le fils du charron. Il commencera à péter les plombs à l’arrivée de son fils unique tant espéré mais roux. Le poulailler sera son refuge, les poules ses nouvelles congénères.

Remis de sa profonde dépression, il s’entichera d’un coq (Dragon rouge) tout entier entrainé à lui construire sa fortune lors de combats. Malheureusement les espoirs déçus l’amèneront à gager le corps de sa femme comme on le faisait, à l’époque du troc, d’un mouton, une chèvre ou d’un âne. Ils perdront tout et après s’être acquitté de la dette de son époux Frasquita n’aura d’autres choix que de partir sur les chemins avec ses enfants. Le monde va pouvoir s’ouvrir à eux. Mais les temps sombres d’une condition paysanne misérable ne les épargneront pas. Reste les dons de chacun relevant du surnaturel qui aideront à traverser bien des situations difficiles et à enchanter une lecture sinon trop sombre.

 

Carole Martinez est née en 1966.

D’abord comédienne, elle enseigne ensuite le français dans un collège d’Issy-Les-Moulineaux. Elle profite d'un congé parental en 2005 pour se lancer dans l'écriture. Elle désire écrire quelque chose qui soit entre le conte et le roman. Puisant dans les légendes de sa tradition familiale espagnole, elle brode à partir des histoires que sa grand-mère lui racontait. Ce premier roman est un succès et Carole Martinez reçoit le prix Renaudot des lycéens en 2007 (source evene.fr)

 

Pour un premier roman (et c’est difficile à croire), c’est un coup de maître.

L’écriture est fouillée, précise, très dense. Le style imagé, enchanteur voir poétique. Les personnages, tout étrange qu’ils paraissent, sont sensibles, émouvants et attachants. Leurs destinées marquées du feu de l’enchantement n’en demeurent pas moins difficiles et proches d’une condition laborieuse prompte à combattre l’adversité. Un feu qui se transmet de mère en fille, de génération en génération. Le don de chacun tend à secourir d’une vie trop rude sans pour autant y parvenir. Soledad sera la dernière que la magie du sort frappera.

 

La lecture de ce livre est surprenante, comme un témoignage qui nous serait offert, un conte qu’on ne voudrait pas voir finir, un moment envoutant qui perdure bien après la dernière page.

 

  « Écoutez mes sœurs !

  Écoutez cette rumeur qui emplit la nuit !

  Écoutez… le bruit des mères !

  Écoutez-le couler en vous et croupir dans vos ventres, écoutez-le stagner dans ces ténèbres où poussent les mondes !

 

Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie avec le sang, apprise avec les règles.

Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines.

Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recettes se côtoient. L’art culinaire des femmes regorge de mystère et de poésie.

Tout nous est enseigné à la fois : l’intensité du feu, l’eau du puits, la chaleur du fer, la blancheur des draps, les fragrances, les proportions, les prières, les morts, l’aiguille, et le fil… et le fil.

Parfois, des profondeurs d’une marmite en fonte surgit quelque figure desséchée. Une aïeule anonyme m’observe qui a tant su, tant vu, tant enduré.

Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées.

Onctueuses larmes au palais des hommes !

 

Par-delà le monde restreint de leur foyer, les femmes en ont surpris un autre.

Les petites portes des fourneaux, les bassines de bois, les trous des puits, les vieux citrons se sont ouverts sur un univers fabuleux qu’elles seules ont exploré.

 

Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leur cuisine.

 

Ce qui n’a jamais été écrit est féminin. »

 

 

 "Le coeur cousu", Carole Martinez, Gallimard 2007, folio 2009, «««««

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Rédigé par deparlà

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